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Aventures russes

Les dédales de la vie nous réservent toujours beaucoup de surprises. Jamais je n’aurais cru que mon intérêt pour la Russie et ma passion pour son histoire abracadabrante m’y mènerait un jour.

 

Être le tout premier étudiant à partir en échange dans un pays comporte son lot d’avantages et d’inconvénients. Déjà à l’étape des choix de cours, j’apprenais à quel point les Russes ne font rien comme les autres, et ceci n’a cessé de se confirmer au cours des mois qui suivirent.

 

Deux éléments ont pavé la réussite de cet échange : Оксана Девочкина, mon amie Pétersbourgeoise de longue date et la connaissance de la langue russe. Quelques cours intensifs à l’UdeM et plusieurs coups de crayons sur la tête de la part de mon enseignante ukrainienne et j’étais prêt à partir.

 

Une fois arrivé à Saint-Péterbourg, en passant par l’Allemagne, j’ai tout de suite adoré cette ville incroyable. Je m’étais préparé avec les oeuvres de Pouchkine et de Gogol, mais j’étais loin de me douter que la ville ressemblerait autant à celle du 19ième siècle. En fait, j’appris plus tard que les palais impériaux de l’époque tsariste ont été pratiquement détruits pendant le siège de Leningrad. Le tout a ensuite été reconstruit à grand frais pendant le communisme et le faste des dernières années. Les Péterbourgeois ont donc doublement payé, au prix de milliers de vies, la mégalomanie des différents régimes totalitaires.

 

À ce propos, les études universitaires occupant qu’une mince partie de mon temps, j’ai voulu profiter au maximum de mon échange dans le but d’en apprendre sur ce peuple mystérieux, avec ses nombreux squelettes dans le placard. J’ai donc appris à connaître et à comprendre cette nation, celle qui refuse toute comparaison avec les autres. Dans un effort d’autodétermination, les Russes m’ont répété à plusieurs reprises à quel point il y avait d’autres modèles que celui de l’ouest. Et qu’à ceux qui accusent la Russie de ne pas avoir les priorités aux bons endroits, de mépriser ses minorités, d’exercer une force coercitive démesurée à l’endroit de son peuple, on obtient pour seul réponse : Eta Rousskaïa Douscha (c’est l’âme russe, expression fort utilisée en russe pour désigner l’unicité des Russes).

 

 

Un de mes amis, ancien capitaine d’une équipe de la Bundesliga (première ligue de soccer allemande) a été victime d’un attentat à la bombe à deux pas de chez moi. Ce même homme, quelques mois plus tôt, a été drogué par un inconnu qui l’a emmené chez lui pour le départir de tous ses biens. Un de mes amis, un finlandais en échange, s’est fait tabasser dans une ruelle à 100 mètres de chez moi. Ses assaillants étaient vêtus d’uniformes de policiers. Cinq amis de nationalités différentes se sont fait emprisonnés pour avoir été étendu au soleil dans un parc public, en plein jour. Ils ont finalement dû soudoyer leur geôlier pour qu’ils puissent quitter la prison. La Russie est un état où la loi ne règne pas, où toutes les instances de pouvoir tenteront d’exercer le plus de pouvoir possible sur les autres. On doit être sur ses gardes en tout temps; on ne peut sourire dans la rue. Si on le fait, on apparaît comme étant visiblement un touriste, donc riche, donc une victime pour les esprits malveillants. Lors d’une escapade en Finlande, je me suis rendu compte à quel point j’avais pris l’habitude de ne plus sourire, de peur qu’on me remarque trop dans les lieux publiques.

 

N’ayez crainte: Le sourire c’est comme le vélo, ça ne se perd pas. :)

 

On m’a dit, par des Russes en exil et d’autres gens ayant vécu en Russie, de toujours fuir la police. La corruption pullule en Russie, et elle fait bien des victimes. La regrettée journaliste Anna Politkovskaia, pour qui je porte un grand respect, disait ceci:

 

Comme un cancer, les sombres épisodes de l’Histoire ont tendance à la récidive. À ce mal, il existe un traitement radical: une éradication rapide des cellules mortelles. Nous n’avons pas appliqué cette thérapie. Nous nous sommes sortis de l’URSS pour entrer dans une nouvelle Russie en restant infestés par la vermine soviétique. (Politkovskaia, Anna, La Russie selon Poutine, 2004, Folio)

 

Je me dois quand même de nuancer mes propos ici. Malgré les histoires d’épouvante qu’on raconte et qu’on continuera de raconter, la Russie demeure une contrée fascinante, en tous points.

 

Lors d’une de ces innombrables balades, au bout du quai de la forteresse Pierre et Paul, je me rendis compte à quel point j’étais chanceux d’être là, à ce moment exact. La Russie est en pleine mutation, elle grandit, elle s’ouvre (sans toutefois voir poindre l’ombre d’une voie démocratique) et je sais pertinemment que mes enfants auront droit à une Russie plus occidentalisée dans 20 ans, plus optimisée, plus « grand public ». Les opéras russes à tous les soirs, les galeries d’art empilées chaotiques les unes sur les autres, les égouts qui se jettent dans la Néva (le grand fleuve au milieu de la ville) et les baigneurs hivernaux qui s’y baignent, les mangeurs de crème glacée par -25 degrés, les dames respectables, tout de fourrure vêtues, la bouteille de vodka à la main, toutes ces choses abracadabrantes ne seront plus les mêmes dans le futur.

 

Un article du quotidien moscovite Nevassimaia Gezeta traite des agissements du club jeunesse du parti de Poutine, Russie unie. Le partie organise un jeu ou les jeunes sont invités à tirer sur des affiches de Boris Berezowski, Garry Kasparov et autres personnalités à ambition politique. Le candidat dont l’affiche reçoit le plus de tir est couronné comme « ennemi officiel du peuple russe ». C’est exactement ce genre de barbarerie qui contribuera à maintenir cette démocratie à un seul partie, cette mascarade de droits humains.

 

J’y retournerai un jour, pour constater, je l’espère, que les jeunes auront enfin mis fin à la catatonie collective. Là où on tolère la répression, où on gobe la propagande étatique à la télévision nationale, où l’environnement est un soucis futile, où le bien être de la société en générale prime sur les individus, j’espère que tout aura changé pour le mieux.

 

L’espoir que je porte pour ce genre de changement à court terme est très mince. Poutine est sur le point de passer le flambeau, sans toutefois délaisser le pouvoir. Cet ancien agent secret du KGB représente et centralise le pouvoir, tout est dans les apparences, et les décisions se prennent dans l’ombre. Cet homme est méprisable, car il méprise fondamentalement son peuple.

 

J’ai adoré cet échange, malgré l’absence d’eau potable et d’air pur. La dureté des gens m’a donné la chance de tellement en apprendre sur la tendresse qui se cache en chacun de ces hommes et ces femmes endurcis par 70 ans de totalitarisme officiel, et un dernier 15 ans de jungle absolue. Je n’ai que très peu appris sur les bancs de l’institut, mais combien plus au milieu de cette ville, comme l’a qualifié Dostoievski, la plus absurde et la plus préméditée au monde.