Déjà lorsque j’ai passé quelques mois dans le désert de l’Atacama, dans le nord du Chili, j’ai eu mon premier petit choc culturel, du moins de la manière dont je l’entends. La façon dont une personne est élevée, le climat politique dans le pays où cette personne grandit et les valeurs véhiculées par la société locale forgent une personne, et on ne s’en rend pas trop compte à moins de sortir de ses chaussures. Ces valeurs justement, elles ne tombent pas du ciel. Les nôtres sont le résultat de mutation des cultures immigrantes, des valeurs catholiques désormais reléguées au grenier, mais dont le témoignage au cœur du tissu social québécois ne s’éteint pas. Lorsque je me promène dans un environnement ayant subi un passé douloureux, souvent dictatorial, je me rends compte après coup que j’ai la critique facile. Je sais que je ne peux comprendre la souffrance que ces gens ont subie, et les larges cicatrices que les événements ont gravées dans leurs cœurs.
Ici en Russie, on me traite d’idéaliste. On m’a même dit que les Québécois sont des Zorro dans mon genre. Qui sait. Peut-être vaut-il mieux porter ses idéaux à bout de bras, au risque de ne pas toujours se faire aimer, que de ne pas avoir d’idéaux du tout.
Cette semaine, j’ai revu ma charmante amie joufflue (voir épisode du 3 février). Une amie d’un ami, Olga, savait que j’étais impliqué dans certains projets au Canada, elle a donc pensé m’inviter à une réunion. Elle me laissait savoir par SMS la semaine dernière qu’elle voulait « fonder une O.N.G. à Saint-Pétersbourg ». Sachant pertinemment que les O.N.G. ont pratiquement été interdites en janvier 2005 en Russie (parce qu’elles représentaient des sources d’espionnage britannique en Russie! Oui oui, comme dans James Bond!), je lui ai tout de suite demandé si elle savait dans quoi elle s’embarquait. Ainsi, sans trop en savoir davantage, j’avais rendez-vous dans une libraire près de la Gare de Moscou. (Cette librairie, une des plus grandes de SPB, est connue pour avoir été le théâtre de l’assassinat d’une star rock russe…) Il y avait donc Olga, une étudiante en psychologie récemment arrivée de Vladivostok (grande ville située à la limite orientale de la Russie, qui veut dire « Nous possédons l’est » ), un gars se proclamant comme humanitaire provenant du Kamagan, l’une des plus grandes régions de Russie et bien sûr, la désormais célèbre Mme Joufflue.
Je ne veux pas être excessivement sarcastique, parce que je sais que ces gens ont un intérêt pour le développement de ce pays, qu’ils savent que tout n’est pas parfait, et que le seul fait de m’avoir invité à cette rencontre démontre une volonté de changement.
Or, ces jeunes gens se rassemblaient pour fonder une « unité » de Simulation de session des Nation-Unies (en anglais MUN : Model United Nations), donc un chapitre propre à Saint-Pétersbourg. En soi, ce genre d’initiative n’est pas une O.N.G., mais plus un genre de club étudiant permettant de débattre de sujets d’envergure et de développer les jeunes leaders. Ils avaient préparé une petite présentation PowerPoint, dans le but de faire la promotion dans les universités. La présentation s’intitule « We are creating the future ». Et c’est justement là où j’ai un problème. Dans un style purement russe, c’est une autoproclamation, un effort soutenu sur la forme en oubliant quoi que ce soit du fond. Ils adorent les titres du genre « Responsable des finances à MUN » ou « Conférence internationale ». À un certain moment donné, ils m’ont demandé ce que je pensais du projet. Comme j’ai su qu’il existait déjà un chapitre pétersbourgeois de MUN, je leur ai demandé pourquoi dédoubler le tout. Ils n’ont su y répondre, tout en rétorquant que le plus grand défi pour le moment était de trouver des ressources pour faire vivre les réunions et les trainings.
Au fil de mes questions, le sujet a totalement dérapé. Je voulais en fait savoir ce qu’ils cachaient derrière leur volonté de créer une O.N.G. qui n’en est pas une. On est venu à parler de l’engagement en Russie, du bénévolat, des jeunes rêveurs qui veulent changer le monde (un tant soit peu). Je me rends compte que ce pays est frappé par deux fléaux énormes : le fatalisme et l’importance de l’ « ego russe ». Je leur racontais à quel point les visites des palais impériaux me font vomir. En avoir vu un, c’est tous les avoir vu. On ne fait jamais la même erreur deux fois, dit-on. Mais ici, la révolution a éclaté à cause de la noblesse qui vivait dans un autre univers que le peuple, dans des palais sertis d’or et de richesses absurdement abondantes. Après le siège de Leningrad, qui dura 900 jours, la ville n’était plus que ruines. Ainsi, la grande majorité des palais ont été reconstruits, souvent au cours des 20 dernières années. Le comble de mon écœurement est survenu à Tsarskoïe Selo, dans la chambre d’ambre. Cette pièce, célèbre pour avoir été « confisquée » par les nazis lors du siège (et plus jamais retrouvée), a été entièrement reconstruite de 1979 à 2003. Il faut se l’imaginer pour comprendre : des murs faits à 100% d’ambre, des cadres de peinture en ambre, bref absolument tout! Et en plus…, ce n’est même pas beau! On ne peut pas dire que les années de reconstruction ont été les plus fastes pour le peuple russe. À cette affirmation, on m’a répliqué : « Oui, mais c’est notre histoire! » L’histoire est ici aussi grotesque et institutionnelle que le Vatican qui baigne dans l’or des pauvres. Aussi, à mesure que je me débattais à tenter de leur faire comprendre qu’une démocratie naissante ne peut se permettre de gaspiller son argent sur de telles fantaisies absurdes, on m’a assommé ainsi : « De toute manière, il y a toujours eu de la pauvreté en Russie. » J’ai cru que j’allais exploser… Je ne peux pas leur en vouloir, je les sens si imprégnés de l’âme russe, qui leur permet d’avaler à peu près n’importe quoi, de l’infecte à l’insipide.
C’est très difficile de prendre position en tant qu’étranger. On me critique souvent sur mes sources d’informations, constituées en majeure partie de The Economist, Le Courrier international et le SP Times. Je consulte aussi les bulletins de Human Rights Watch, d’Amnistie Internationale. Finalement, je suis membre de Médecins sans Frontières et de Greenpeace, je reçois donc leurs publications régulièrement. Or, mes sources ont beau être diversifiées, elles ne sont toutefois pas tellement folles de la Russie. Je me rends compte à travers cette quête d’information qu’un dualisme impérial jouit toujours d’un support quasi unanime : tu es pour ou contre la Russie, tu n’as qu’à choisir mon camp. Ainsi, lors de mes longs débats enflammés sur les mille et un bobo de ce pays, je me fais souvent attaquer d’ignobles : « Si tu n’aimes pas la Russie, tu n’as qu’à ficher le camp! » Le dernier réseau de télévision indépendant a fermé il y a environ deux ans, pour une nébuleuse question de licence non renouvelable (tiens tiens). Depuis, le Kremlin jouit d’une autorité totale sur ce qui se dit ici. C’est donc la raison pour laquelle les journaux russes sont rarement traduits et cités à l’étranger. Donc, en utilisant des sources de l’ouest pour ausculter les problèmes, je me fais dire que ces médias n’en savent rien.
Étant donné les élections régionales arrivant à grands pas (et les présidentielles en 2008), je me suis intéressé aux opinions politiques de ces jeunes gens. Contre toute attente, ils sont partisans du parti de Poutine, Russie Unie. Je me suis demandé pourquoi est-ce qu’ils ne supportaient pas l’opposition, dans le simple but de stimuler les débats et faire avancer certaines causes. À toutes fins pratiques, il n’y a pas d’opposition. Le garçon avec qui je parlais me disait : « De toute manière, je ne crois pas qu’il soit bon pour la Russie de disposer de partis d’opposition. Si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une guerre civile. Nous avons besoin d’un parti fort, qui puisse tenir la Russie ensemble. Et Poutine est notre homme. Sans une telle personne, le far-east deviendrait une partie de la Chine, les républiques caucasiennes deviendraient autonomes, et la partie occidentale de la Russie se rattacherait à l’Europe (Note de JP : rêve en 10 milliards de couleurs, selon la plupart des Européens!). » En gros, ces trois étudiants me disaient qu’on avait beau vouloir changer les choses, ça ne donnerait absolument rien et que les gens intéressés au changement constituent un groupe très loin de la masse critique.
L’arrivée de la Russie dans l’OMC, et la nouvelle cote de risque Standard&Poors BBB+ (un précédent pour la Russie. Le BB+ avait été atteint en juillet 1999, juste avant la violente crise économique) constitue des indicateurs économiques encourageants pour la plupart des Russes. Pour me trouver dans un point névralgique de l’économie russe de demain, je peux vous jurer que ce ne sont pas les nouvelles idées ou le savoir-faire qui motivent cette résurgence. L’énergie est au cœur de tout, comme l’Europe l’a durement appris au cours des deux dernières années, lors des crises ukrainienne et biélorusse. Dans mes cours, on martèle le fait que la Russie dispose d’un bon climat économique, mais d’une mauvaise image internationale. Pour moi, c’est un tissu de balivernes. Rien n’a changé ici. Les nouvelles mesures restrictives, le protectionnisme, la carte énergétique (voir le projet Sakhaline), les vieilles habitudes pour effacer les adversaires (voir Ioukos) démontrent clairement que la Russie n’a pas encore atteint sa nouvelle vie, comme autant de personnes semblent vouloir le dire. Deux choses réjouissent les Russes au travers de ces événements : la balance impérialiste, et l’accès à la richesse. Si les HEC sont reconnues à Montréal pour abriter le temple de la cupidité, et bien la FINEC est son alter ego. En ce qui concerne la balance impérialiste, la Russie s’est sentie humiliée lors de l’effondrement de l’URSS, et s’est toujours fait dire ses quatre vérités par le reste du monde. Maintenant que l’énergie est au centre de l’échiquier mondial, ce pays retrouve une certaine place stratégique.
Bref, je suis sorti de cet entretien complètement vanné. Et eux, frustrés que j’ai passé tout mon temps à leur poser dix millions de questions.
On dirait que j’ai plus espoir qu’eux. Peut-être parce que je ne connais pas assez ce pays… ou ceux qui s’y trouvent.