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Journal d’un exilé

Je ne compte plus les amis qui me repochent de ne pas écrire suffisament. Je tiens à m’en excuser. Disons que je préfère sentir le besoin de laisser quelques mots plutôt que de sentir qu’il s’agit d’un devoir.

Le temps file doucement, au gré des (courtes) journées polaires. Le mercure s’est décidé à demeurer sous les 0, la neige est là pour rester et le soleil est si timide. Tout le monde le ressent, ça me rappelle cet engourdissement généralisé de la Russie: toute activité avant les 10 heures du matin est extrêmement pénible, voir impossible. Étant donné qu’il fait noir comme chez le loup jusqu’à 9h et quelques, il est si difficile de se lever. Puis, vers les 14h30, le soleil repart déjà, nous laissant sur notre appétit de rayons. Le pire, c’est qu’en plus de se pointer le nez que pour quelques heures, le soleil se cache plus souvent qu’autrement derrière un ciel d’acier… Un aspect positif de cette noiceur constante est le fait que je dors comme je l’ai rarement fait. Je regarde parfois des photos du Québec, et comme disait Bénabar, j’ai des cernes en forme de parachute sous les yeux.

Ce manque de lumière explique partiellement ma dissette photographique. (Malgré le fait que les caméras et les objectifs ne manquent pas dans mon armoire…)

Mon hermitage à Borlänge se déroule bien, mais je sens toutefois que certaines choses me manquent fondamentalement, mais tout finira bien par se régler. Pas de télé, pas de radio, pas de journaux… disons que ma stimulation s’en trouve limitée. Le news-junkie que je suis se content de faire des « refresh » sur le site de la BBC et de La Presse… Borlänge est une jolie petite ville, pleine de qualités, mais elle demeure toutefois limitée. La scène culturelle est plutôt absente, la vie de quartier (comme je l’aime) fait tout autant défaut. Pas de cafés, pas de restos, une chance que les copains sont là pour animer les journées sombres. De ceci découle également le besoin de sortir de la ville, question de sentir que le monde tourne toujours…

C’est exactement ce que nous avons fait hier soir. Ma passion pour le hockey ne s’amenuise pas avec la distance: un match de la deuxième ligue opposait Leksand à Björklöven. L’an dernier, nul autre qu’Ed Belfour gardait les but de Leksand, contribuant (malgré ses 43 ans) à mener son équipe au sommet du classement. Leksand l’a emporté 4 à 2. Nous disposions de bonnes places, l’équivalent des « rouges » dans la LNH. Le hockey suédois est rapide, fair et relativement non-violent. Un peu de misère à compléter les passes et à éviter les revirement, mais le niveau est vraiment intéressant.

Autrement, sans toutefois m’ennuyer du Québec, je réalise que certaines choses me manquent, et je me dois de l’assumer pour vivre le tout en paix. Heureusement, j’ai Evan, Sima et Anna près de moi, parce que sans eux, je ne sais pas comment je ferais pour être vraiment heureux. Mes amis du Québec, ceux que j’ai depuis peu ou depuis toujours, saurons comprendre mes rêves, mes envies titanesque, mes élans de folie. Le choix de venir en Suède n’est pas simple en soi, mais je suis très heureux de l’avoir fait. J’ai cette voix en moi qui m’anime, et je me dois de l’écouter. Ne pas le faire, trouver 10 000 raisons de ne pas prendre les vrais décisions reviendrais à me mentir, à éventuellement regretter. Je me comprend davantage, je serai fier de moi une fois cette étape franchie. Inévitablement, je me dois de penser à la suite. On m’a approché pour me faire savoir que si mes notes se maintiennent, je serais présentit pour faire ma recherche de doctorat à Borlänge. Est-ce que c’est ce que je veux? Pas moyen de le savoir. Pas maintenant du moins. Un autre 3 ans sur les bancs d’école? Je ne suis pas certain. Et sinon, quoi? Ouf… Je ne le sais pas plus. Écrire, enseigner? Sûrement. Dans quel coin du monde? Prochaine question, please…

Mon ami finlandais Pyry est repartit. Il est le premier à quitter. Ça me donne le blues de voir un ami partir…

Ah oui, c’est mon anniverssaire en fin de semaine. Une belle occasion de passer la soirée avec Anna (tous mes autres amis seront en cavale en Scandinavie), et de me sentir heureux, vraiment.

Ta culture est meilleure que la mienne (gnagnagna-gna-gna)

Déjà lorsque j’ai passé quelques mois dans le désert de l’Atacama, dans le nord du Chili, j’ai eu mon premier petit choc culturel, du moins de la manière dont je l’entends. La façon dont une personne est élevée, le climat politique dans le pays où cette personne grandit et les valeurs véhiculées par la société locale forgent une personne, et on ne s’en rend pas trop compte à moins de sortir de ses chaussures. Ces valeurs justement, elles ne tombent pas du ciel. Les nôtres sont le résultat de mutation des cultures immigrantes, des valeurs catholiques désormais reléguées au grenier, mais dont le témoignage au cœur du tissu social québécois ne s’éteint pas. Lorsque je me promène dans un environnement ayant subi un passé douloureux, souvent dictatorial, je me rends compte après coup que j’ai la critique facile. Je sais que je ne peux comprendre la souffrance que ces gens ont subie, et les larges cicatrices que les événements ont gravées dans leurs cœurs.

Ici en Russie, on me traite d’idéaliste. On m’a même dit que les Québécois sont des Zorro dans mon genre. Qui sait. Peut-être vaut-il mieux porter ses idéaux à bout de bras, au risque de ne pas toujours se faire aimer, que de ne pas avoir d’idéaux du tout.

Cette semaine, j’ai revu ma charmante amie joufflue (voir épisode du 3 février). Une amie d’un ami, Olga, savait que j’étais impliqué dans certains projets au Canada, elle a donc pensé m’inviter à une réunion. Elle me laissait savoir par SMS la semaine dernière qu’elle voulait « fonder une O.N.G. à Saint-Pétersbourg ». Sachant pertinemment que les O.N.G. ont pratiquement été interdites en janvier 2005 en Russie (parce qu’elles représentaient des sources d’espionnage britannique en Russie! Oui oui, comme dans James Bond!), je lui ai tout de suite demandé si elle savait dans quoi elle s’embarquait. Ainsi, sans trop en savoir davantage, j’avais rendez-vous dans une libraire près de la Gare de Moscou. (Cette librairie, une des plus grandes de SPB, est connue pour avoir été le théâtre de l’assassinat d’une star rock russe…) Il y avait donc Olga, une étudiante en psychologie récemment arrivée de Vladivostok (grande ville située à la limite orientale de la Russie, qui veut dire « Nous possédons l’est » ), un gars se proclamant comme humanitaire provenant du Kamagan, l’une des plus grandes régions de Russie et bien sûr, la désormais célèbre Mme Joufflue.

Je ne veux pas être excessivement sarcastique, parce que je sais que ces gens ont un intérêt pour le développement de ce pays, qu’ils savent que tout n’est pas parfait, et que le seul fait de m’avoir invité à cette rencontre démontre une volonté de changement.

Or, ces jeunes gens se rassemblaient pour fonder une « unité » de Simulation de session des Nation-Unies (en anglais MUN : Model United Nations), donc un chapitre propre à Saint-Pétersbourg. En soi, ce genre d’initiative n’est pas une O.N.G., mais plus un genre de club étudiant permettant de débattre de sujets d’envergure et de développer les jeunes leaders. Ils avaient préparé une petite présentation PowerPoint, dans le but de faire la promotion dans les universités. La présentation s’intitule « We are creating the future ». Et c’est justement là où j’ai un problème. Dans un style purement russe, c’est une autoproclamation, un effort soutenu sur la forme en oubliant quoi que ce soit du fond. Ils adorent les titres du genre « Responsable des finances à MUN » ou « Conférence internationale ». À un certain moment donné, ils m’ont demandé ce que je pensais du projet. Comme j’ai su qu’il existait déjà un chapitre pétersbourgeois de MUN, je leur ai demandé pourquoi dédoubler le tout. Ils n’ont su y répondre, tout en rétorquant que le plus grand défi pour le moment était de trouver des ressources pour faire vivre les réunions et les trainings.

Au fil de mes questions, le sujet a totalement dérapé. Je voulais en fait savoir ce qu’ils cachaient derrière leur volonté de créer une O.N.G. qui n’en est pas une. On est venu à parler de l’engagement en Russie, du bénévolat, des jeunes rêveurs qui veulent changer le monde (un tant soit peu). Je me rends compte que ce pays est frappé par deux fléaux énormes : le fatalisme et l’importance de l’ « ego russe ». Je leur racontais à quel point les visites des palais impériaux me font vomir. En avoir vu un, c’est tous les avoir vu. On ne fait jamais la même erreur deux fois, dit-on. Mais ici, la révolution a éclaté à cause de la noblesse qui vivait dans un autre univers que le peuple, dans des palais sertis d’or et de richesses absurdement abondantes. Après le siège de Leningrad, qui dura 900 jours, la ville n’était plus que ruines. Ainsi, la grande majorité des palais ont été reconstruits, souvent au cours des 20 dernières années. Le comble de mon écœurement est survenu à Tsarskoïe Selo, dans la chambre d’ambre. Cette pièce, célèbre pour avoir été « confisquée » par les nazis lors du siège (et plus jamais retrouvée), a été entièrement reconstruite de 1979 à 2003. Il faut se l’imaginer pour comprendre : des murs faits à 100% d’ambre, des cadres de peinture en ambre, bref absolument tout! Et en plus…, ce n’est même pas beau! On ne peut pas dire que les années de reconstruction ont été les plus fastes pour le peuple russe. À cette affirmation, on m’a répliqué : « Oui, mais c’est notre histoire! » L’histoire est ici aussi grotesque et institutionnelle que le Vatican qui baigne dans l’or des pauvres. Aussi, à mesure que je me débattais à tenter de leur faire comprendre qu’une démocratie naissante ne peut se permettre de gaspiller son argent sur de telles fantaisies absurdes, on m’a assommé ainsi : « De toute manière, il y a toujours eu de la pauvreté en Russie. » J’ai cru que j’allais exploser… Je ne peux pas leur en vouloir, je les sens si imprégnés de l’âme russe, qui leur permet d’avaler à peu près n’importe quoi, de l’infecte à l’insipide.

C’est très difficile de prendre position en tant qu’étranger. On me critique souvent sur mes sources d’informations, constituées en majeure partie de The Economist, Le Courrier international et le SP Times. Je consulte aussi les bulletins de Human Rights Watch, d’Amnistie Internationale. Finalement, je suis membre de Médecins sans Frontières et de Greenpeace, je reçois donc leurs publications régulièrement. Or, mes sources ont beau être diversifiées, elles ne sont toutefois pas tellement folles de la Russie. Je me rends compte à travers cette quête d’information qu’un dualisme impérial jouit toujours d’un support quasi unanime : tu es pour ou contre la Russie, tu n’as qu’à choisir mon camp. Ainsi, lors de mes longs débats enflammés sur les mille et un bobo de ce pays, je me fais souvent attaquer d’ignobles : « Si tu n’aimes pas la Russie, tu n’as qu’à ficher le camp! » Le dernier réseau de télévision indépendant a fermé il y a environ deux ans, pour une nébuleuse question de licence non renouvelable (tiens tiens). Depuis, le Kremlin jouit d’une autorité totale sur ce qui se dit ici. C’est donc la raison pour laquelle les journaux russes sont rarement traduits et cités à l’étranger. Donc, en utilisant des sources de l’ouest pour ausculter les problèmes, je me fais dire que ces médias n’en savent rien.

Étant donné les élections régionales arrivant à grands pas (et les présidentielles en 2008), je me suis intéressé aux opinions politiques de ces jeunes gens. Contre toute attente, ils sont partisans du parti de Poutine, Russie Unie. Je me suis demandé pourquoi est-ce qu’ils ne supportaient pas l’opposition, dans le simple but de stimuler les débats et faire avancer certaines causes. À toutes fins pratiques, il n’y a pas d’opposition. Le garçon avec qui je parlais me disait : « De toute manière, je ne crois pas qu’il soit bon pour la Russie de disposer de partis d’opposition. Si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une guerre civile. Nous avons besoin d’un parti fort, qui puisse tenir la Russie ensemble. Et Poutine est notre homme. Sans une telle personne, le far-east deviendrait une partie de la Chine, les républiques caucasiennes deviendraient autonomes, et la partie occidentale de la Russie se rattacherait à l’Europe (Note de JP : rêve en 10 milliards de couleurs, selon la plupart des Européens!). » En gros, ces trois étudiants me disaient qu’on avait beau vouloir changer les choses, ça ne donnerait absolument rien et que les gens intéressés au changement constituent un groupe très loin de la masse critique.

L’arrivée de la Russie dans l’OMC, et la nouvelle cote de risque Standard&Poors BBB+ (un précédent pour la Russie. Le BB+ avait été atteint en juillet 1999, juste avant la violente crise économique) constitue des indicateurs économiques encourageants pour la plupart des Russes. Pour me trouver dans un point névralgique de l’économie russe de demain, je peux vous jurer que ce ne sont pas les nouvelles idées ou le savoir-faire qui motivent cette résurgence. L’énergie est au cœur de tout, comme l’Europe l’a durement appris au cours des deux dernières années, lors des crises ukrainienne et biélorusse. Dans mes cours, on martèle le fait que la Russie dispose d’un bon climat économique, mais d’une mauvaise image internationale. Pour moi, c’est un tissu de balivernes. Rien n’a changé ici. Les nouvelles mesures restrictives, le protectionnisme, la carte énergétique (voir le projet Sakhaline), les vieilles habitudes pour effacer les adversaires (voir Ioukos) démontrent clairement que la Russie n’a pas encore atteint sa nouvelle vie, comme autant de personnes semblent vouloir le dire. Deux choses réjouissent les Russes au travers de ces événements : la balance impérialiste, et l’accès à la richesse. Si les HEC sont reconnues à Montréal pour abriter le temple de la cupidité, et bien la FINEC est son alter ego. En ce qui concerne la balance impérialiste, la Russie s’est sentie humiliée lors de l’effondrement de l’URSS, et s’est toujours fait dire ses quatre vérités par le reste du monde. Maintenant que l’énergie est au centre de l’échiquier mondial, ce pays retrouve une certaine place stratégique.

Bref, je suis sorti de cet entretien complètement vanné. Et eux, frustrés que j’ai passé tout mon temps à leur poser dix millions de questions.

On dirait que j’ai plus espoir qu’eux. Peut-être parce que je ne connais pas assez ce pays… ou ceux qui s’y trouvent.